Excerpt for Le naufragé sibérien by Serge Genest, available in its entirety at Smashwords

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Le naufragé sibérien (2e édition)

Thriller fantastique

Par Serge GENEST

93 ½ Sauriol, Québec, P.Q., Canada, G1E 3G9

Internet : sgenest@mediom.qc.ca

Droits réservés 2010

ISBN 978-2-923889-04-7





PROLOGUE

Mon père, Tomas Brickman, un homme à l’éducation classique, m’a dit un jour : «que rien n’arrive pour rien dans la vie». Peut-être avait-il raison après tout. Je ne suis pourtant pas de celles croyant, dur comme fer, au destin et à toutes ces foutaises sur la providence et la fatalité. Pour moi, les choses obéissent à des lois naturelles, fondamentales et immuables, bien que certaines d’entre elles nous soient encore inconnues ou nous paraissent carrément incompréhensibles. Au centre de ce malstrom de forces invisibles, l’homme aura toujours la liberté de choisir, même s’il ne dispose souvent que d’une faible marge de manœuvre pour le faire en toute connaissance de cause. Et au risque de vous paraître insensible, les émotions humaines nuisent à notre capacité de réflexion et représentent un frein important à ce processus de choix, car elles faussent notre perception des choses. Or, les mystérieux événements de ce récit sont de ceux que l’on ne peut décrire sans que votre interlocuteur fronce ses sourcils ou laisse paraître un sourire d’incrédulité. Toutefois, ces événements valent la peine d’être racontés ici, pas seulement à cause de leur caractère extraordinaire, mais surtout parce qu’ils ont contribué à ébranler mes certitudes face à ces mêmes lois immuables.

Cette incroyable histoire s’est déroulée en novembre 1986. Sur le plan international, plusieurs événements ont marqué la planète durant les premiers mois de l’année. Ainsi, le 28 janvier à 11h38 heure locale, la navette américaine Challenger explosait soixante-douze secondes après son décollage, tuant du même coup les sept astronautes à son bord. Le 20 février, la première station spatiale permanente, Mir, était lancée en orbite par les Russes et le 11 avril, après un voyage de soixante-seize ans autour du soleil, la comète de Haley réapparaissait dans le ciel de la Terre. Environ deux semaines plus tard, soit le 26 avril, la centrale nucléaire de Tchernobyl explosait et un nuage radioactif d'une ampleur inégalée s'était échappé de la centrale. Cinq millions de Russes seront affectés par la catastrophe au cours des mois suivants.

Plus près de nous, la Grande-Bretagne connaissait un automne chaud et sec. Fait plutôt exceptionnel, avouons-le, sur cette majestueuse Angleterre où le beau temps, certains jours de l’année, était aussi rare qu’un physicien de huit ans dans un hôpital psychiatrique sénégalais. Sur le plan politique, la violence qui s’était poursuivie sans relâche durant les années 70 et dont le point culminant avait été atteint le 28 août 1979 avec l'assassinat du cousin de la Reine Elizabeth II, Lord Mountbatten, semblait vouloir se résorber depuis l’accord anglo-irlandais conclu en 1985.

À cette époque, je vivais seule avec mes chats dans mon appartement londonien de Shirland Road, dans le Brent. Je possédais un petit cabinet de consultation privé sur Prince Albert Road, à quelques pas du majestueux Regent’s Park. À l’endroit même où je passais la plupart de mon temps libre à flâner, lire et nourrir les canards. Je gagnais ma vie à aider des gosses de riche aux prises avec des troubles sévères de comportement et des difficultés d’apprentissage. Je me consacrais entièrement à mon travail, parfois même au détriment de ma vie sentimentale.

Je me rappelle encore très bien cette soirée du 11 novembre 1986 où ma conception du monde changea radicalement. Tous les quatre, c'est-à-dire moi, Alicia Brickman et mes trois compagnons d’infortune, Lewis Harrington, Chester Davis et Vassili Kulik roulions dans une rutilante berline noire sur la route de Hamstead Heath. La lune éclairait, de sa lumière glauque, les maisons en briques rouges du pittoresque village situé à quelques milles au nord-ouest de Londres, donnant à la scène un cachet d’irréalité. Devant nous, à bonne distance, l’ambulance que nous suivions filait à vive allure (un peu trop à mon goût, croyez-moi), sans sirène et tous ses feux d’urgence éteints. À l’arrière du véhicule, le jeune garçon allongé sur une civière aux draps bleus représentait une véritable énigme pour nous. Car il était au centre de toute cette incroyable histoire. Il en était le cœur et l’âme, et nous espérions élucider le mystère l’entourant avant la fin de la nuit. Notre curiosité, piquée au vif avec ce que nous avions découvert à son sujet durant les six derniers jours, exigeait son dû de façon pressante. Notre soif de réponses devait être abreuvée, peu importe le prix à payer, peu importe les répercussions sur nos vies.

Tout débuta véritablement samedi six novembre dans la «cité» de Londres. Le beau temps avait succédé ce jour-là à la morosité de la veille. À l’heure du lunch, les citadins souriants, en veston et cravate, le pas léger et insouciant, sortirent manger à l’extérieur de leur bureau, sur les terrasses et les bancs de parc, histoire de s’imprégner une t dernière fois du soleil automnal avant l’arrivée de l’hiver.

Alors que le va-et-vient des hommes d’affaires battait son plein dans les rues et que les touristes fourmillaient dans les squares, un véhicule piégé explosa devant le siège de la justice anglaise, le Central Criminal Court. En marge du chaos indescriptible provoqué par ce terrible attentat - des voitures calcinées, des vitres brisées, des chairs éparpillées et des pièces métalliques tordues - cet acte d’une cruauté sans bornes entraina une série d’incidents secondaires. Les événements extraordinaires dans lesquels j’ai été plongé ce jour-là, et ce, bien malgré moi (quoiqu’en douceur et s’en trop m’en rendre compte au début), étaient bien insignifiants comparés à l’horreur de ce drame. Mais ils s’étaient révélés d’une grande importance par la suite, car lourd de conséquences sur ma conception du monde. En voici donc le récit détaillé.



Chapitre 1

6 novembre 1986

JOUR 1



Il était 15h40 lorsque je me présentais la première fois au St Bartholomew’s Hospital. Ce haut lieu du savoir anglais, en matière de soins et de santé, imposait tout de suite le respect aux visiteurs. D’abord par la sobriété de son architecture due, en bonne partie, à sa chapelle normande caractérisée par des voûtes et des piliers massifs. Ensuite par la richesse de son histoire, car des portraits plus grands que nature garnissaient le hall d’entrée de l’édifice centenaire. Au cœur de ce panthéon des gens ayant marqué la médecine et les sciences trônaient ceux de Colleen McCullough, Angustus Matthessen et Alexander Muirhead comme autant de joyaux précieux.

À cette époque, je collaborais avec les autorités de la ville à titre de psychothérapeute infantile. Ce travail me permettait de briser la monotonie provoquée par les angoisses, les difficultés d’apprentissage, les troubles affectifs et les carences relationnelles de mes riches clients. L’étude clinique de cas lourds me procurait, dans une certaine mesure, une exaltation intellectuelle que je ne retrouvais pas dans ma pratique privée. D’un pas hésitant, je traversais les corridors encombrés de civières vers la salle 408 située au quatrième étage. La plupart des blessés du Central Criminal Court avaient été amenés au St-Bart’s, comme on l’appelle ici, localisé à quelques pâtés de maisons de l’attentat. Quant à ceux dont l’état ne nécessitait pas de soins immédiats, ils avaient été conduits aux urgences des hôpitaux voisins, dans le centre et dans l’est de Londres. J’observais au passage les infirmières et les médecins affairés à soigner, avec un sang-froid spartiate, lésions, écorchures, perforations, fractures, commotions, entailles et brûlures des patients empilés dans tous les recoins du centre hospitalier. Avec horreur, les jambes flageolantes, je regardais l’homme pétrifié de douleur devant la dépouille à moitié calcinée de son bébé que sa femme tenait toujours serrée contre sa poitrine maculée de sang et de suie.

Je refoulais les émotions déclenchées par cette scène cauchemardesque, ne pouvant en supporter plus, et me réfugiais dans un coin tranquille afin de reprendre mes esprits loin du brouhaha des médecins et des infirmières. Ma souffrance intérieure s’était estompée au bout d’un moment, remplacée aussitôt par une colère vive. Je me demandais comment des hommes pouvaient faire de si terribles choses ? La mort servirait-elle les intérêts politiques d’un petit nombre jusqu’à la fin des temps ? Rien au monde ne pouvait justifier un pareil carnage. Non, rien au monde.

J’avais essuyé mes larmes en hâte, ajusté mon tailleur marine et replacé les quelques mèches rebelles de ma chevelure brune avant d’emprunter le couloir sur ma gauche. Un type élancé, aux cheveux châtains coupés ras sur la tête, m’avait abordé dès que j’avais atteint l’endroit convenu par téléphone, quarante-cinq minutes plus tôt. L’homme imberbe, un agent du MI5 assurément, portait un complet foncé et montrait des signes de nervosité. Il avait sorti un carnet de sa veste et consulté ses notes, avant de m’adresser la parole.

- Madame Brickman ?

- Oui, c’est bien moi. Alors, vous êtes sûrement Brian Jones ? L’agent des services secrets était âgé de vingt ans tout au plus. La jeunesse avait des avantages certains, mais était-il prudent de confier une arme à un type à peine sorti de l’adolescence ? Lorsqu’une situation critique se présenterait, ferait-il appel à son jugement ou à ses instincts ? Son entraînement compenserait-il son manque d’expérience ? Je me rappelle lui avoir souri malgré mes craintes. Cela l’avait amené à se détendre un peu et avait enchaîné sur un ton engageant.

- Je vous remercie d’être passée aussi vite, Madame Brickman. Cela n’a sûrement pas été facile de venir à St-Bart’s aujourd’hui ?

- Tout le secteur a été bouclé depuis l’explosion de la bombe. Je ne vous apprends rien. Il y a les policiers, les enquêteurs de la brigade antiterrorisme, vos collègues du MI5, les proches des victimes et les curieux habituels. Ajoutons à cela les photographes, les journalistes et les caméramans; soit une bonne dizaine d’individus se comportant tels des charognards attirés par l’odeur sanguinolente d’une primeur. L’agent avait tourné la tête, pensif. Son regard bleu avait fixé un bref instant l’aide-soignante qui courait dans le couloir de droite, poussant un chariot rempli de tout le nécessaire médical.

- Vous a-t-on dit ce que vous faites ici ?

- Pas exactement. On m’a seulement dit de me présenter. On m’a assuré que c’était très important et que vous, Brian Jones, répondriez mes questions.

- Je vois. Laissez-moi vous expliquer. Il y a une heure, les ambulanciers ont ramené un jeune garçon du lieu de l’attentat. Ils l’ont découvert sur le sol, à quelques mètres de la voiture piégée, à demi inconscient. Comme il n’avait aucun papier d’identité sur lui, il nous est impossible de l’identifier et de rejoindre sa famille pour le moment.

- Dans quel état est-il ?

- Selon l’examen préliminaire effectué par le médecin de garde (il prit le temps de relire ses notes), il n’a que de petites ecchymoses au bras gauche et au dos, et une légère commotion cérébrale. À première vue, il n’a rien de grave, mais il doit subir d’autres tests demain.

- Je dirais plutôt qu’il est en pleine forme dans les circonstances. En voilà au moins un qui a échappé à cette boucherie.

- Il devrait bénir le ciel d’être né sous une bonne étoile ou d’avoir un ange gardien aussi efficace ! Moi, je trouve ça miraculeux.

- Comment ça miraculeux ? Il a simplement eu un peu plus de chance que les autres. Il devait marcher près d’un édifice qui l’a protégé du souffle de l’explosion et des débris. De là à conclure à une intervention divine…, il y a un fossé.

- Vous ne savez donc pas ?

- Qui a-t-il ? Un rictus de surprise s’était figé sur sa figure. Je respirais profondément. Ma patience avait des limites. J’avais une consultation dans moins d’une heure et je devais encore me taper les embouteillages provoqués par l’attentat.

- En fait, selon des témoins de la scène et les caméras de surveillances du secteur, il se trouvait à moins d’un mètre de la voiture piégée lorsque la bombe a explosé. Et ce n’était pas une petite bombe. Elle a fait beaucoup de dégâts. Nos chimistes ont retrouvé des traces de Formex F-4 dans les décombres.

- Du Formex F-4 ?

- Il s’agit d’un plastic explosif composé de pentrite et de caoutchouc. C’est l’explosif préféré des terroristes. Il est environ 25% plus puissant que la dynamite et beaucoup plus facile à dissimuler, car il ressemble et sent la gomme à mâcher. Les types qui ont fabriqué cette bombe savaient ce qu’ils faisaient. Du vrai travail de pros. Sûrement des membres de l’IRA. Rassurez-vous, on ne va pas tarder à mettre la main au collet de ces cochons d’Irlandais ! Les inflexions de sa voix prouvaient que l’agent avait du mal à se contenir.

- M. Jones, je ne suis pas ici pour discuter d’explosif. Puis-je voir le gamin ? J’aimerais procéder au plus vite à son évaluation psychologique.

- Ça ne sera pas facile, même pour vous. Il y a dix minutes, j’ai essayé de l’interroger et il n’a pas ouvert la bouche une seule fois. Peut-être se confiera-t-il plus facilement à une femme. Si vous y parvenez, essayez de savoir s’il a vu les types du véhicule piégé. Je suis à côté si vous avez besoin de moi.

J’étais entré dans la chambre 408 après les remerciements d’usage. Une appréhension inhabituelle m’envahissait. Je me postais dans l’entrée afin de retrouver un semblant de calme et d’observer mon nouveau client. Un membre du personnel infirmier avait tiré les rideaux et placé, sur une étagère, un pichet d’eau et un verre. La pièce meublée d’un lit métallique, d’une table beige, d’un lavabo (lui aussi beige) et d’une chaise en plastique orange, baignait dans une sorte clair-obscur apaisant, grâce à la lumière qui filtrait par la fenêtre. Le mobilier en pur art déco n’était visiblement là que pour des raisons pratiques et fonctionnelles. Maintenant, je comprenais mieux pourquoi on avait tiré les rideaux. L’endroit était décoré avec un manque de goût certain et je n’osais imaginer à quoi cette chambre ressemblait en pleine clarté.



De ma position, je regardais le garçon endormi sous ses draps aseptisés. Quelque chose en lui me bouleversait. Un flot continu d’émotions surgissait de l’abîme de mon subconscient vers mon être conscient. Émue, je tentais de découvrir la cause exacte de mon trouble intérieur sans vraiment y arriver. Cela devait avoir un lien avec la mort de mon fils. Après quatorze ans, cette perte demeurait vivace dans mon esprit. En y réfléchissant, je compris qu’il y avait autre chose. Quelque chose d’indéfinissable et ce quelque chose, je le découvrirais beaucoup plus tard.

Le gamin avait à première vue, 12 ou 13 ans, soit l’âge qu’aurait mon fils s’il vivait encore. Son état physique général suggérait de mauvais traitements sur une longue période. Il était d’une maigreur affligeante, de celle que l’on retrouve chez les enfants privés longtemps de nourriture et ceux atteints de paludisme. Légèrement translucide, son épiderme blanchâtre laissait voir le bleu de ses veines et les muscles striés de ses bras. Hormis sa grande maigreur, son visage était assez agréable, grâce notamment à la douceur de ses traits et à la finesse de sa bouche. Ses vêtements, un simple t-shirt quelconque, un jean taché de sang et des souliers de course usés auxquels il manquait un lacet, avaient été remplacés par une jaquette de soins verte, et reposaient pêle-mêle sur la commode, comme si on les avait jetés là, à la hâte et sans aucune considération.

Mue par un élan de tendresse maternelle, je m’approchais de lui afin d’effleurer son visage délicat et ses cheveux blonds. Sa peau était douce et fraîche au toucher. Je continuais de ressentir de l’inquiétude pour lui. Il faisait très chaud dans la chambre dont la température était contrôlée par un système de conduits à eau chaude. Lente jusqu’ici, sa respiration s’accéléra soudain et il s’éveilla. J’avais sursauté à son réveil, non pas à cause de l’effet de surprise, mais à cause de l’étrangeté de son regard d’un bleu très pâle. Chose curieuse chez un enfant de cet âge, on pouvait y déceler de la sagesse et une sorte de résignation paisible. Avec le recul, je me dis que j’aurais dû, à ce moment précis de cette singulière histoire, être plus vigilante et plus attentive. Peut-être aurais-je remarqué les signes de ce qui m’attendait ? Mais non, les événements se sont succédé à un rythme infernal sans que je puisse ni les contrôler ni les empêcher.

Par ailleurs, et cela me terrifiait, on aurait dit que le gamin pouvait lire en moi. Qu’il pouvait percer toutes mes barrières et connaître mes pensées les plus intimes, les plus secrètes! Je me sentais seule, très seule, et bouleversée par des sentiments contradictoires. J’hésitais entre une attirance quasi charnelle et une sorte de répulsion instinctive. Reprenant mes esprits, j’engageais la conversation sur un ton qui se voulait amical et professionnel.

- Comment te sens-tu, mon beau ? J’avais décidé de ne pas parler tout de suite de l’attentat. Je devais d’abord créer un climat de confiance qui servirait de base à notre future relation thérapeute/client. Une explosion était sans nul doute une épreuve très traumatisante pour un adulte. Imaginez ce que cela représentait chez un enfant de 12 ans ? Contre toute attente, avec un accent difficile à identifier, il s’était mis à répondre à mes questions en effectuant de longues pauses.

- J’ai très soif.

- Voilà. Ne bois pas trop vite. Tu pourrais t’étouffer. Il prit le verre d’eau que je venais de lui verser et but. Une grimace apparut sur sa figure. Tu es sûrement fatigué ? Tu as peut-être envie de manger quelque chose ?

- Non. Je patientais, espérant qu’il se confierait à moi. Ses étranges yeux décolorés me regardaient avec insistance.

- Tu n’es pas très bavard. Au fait, comment t’appelles-tu ? Moi, c’est Alicia Brickman. J’aimerais beaucoup discuter avec toi. Je lui présentais ma main pour qu’il la serre, mais il fixait le plafond, sans bouger, indifférent. Je commençais à me sentir fiévreuse et je frissonnais en retirant ma main tendue. Des gouttes de sueur froide coulèrent sur mon front, le long de ma colonne vertébrale et sous mes aisselles.

- Igbyr.

- Igbyr, c’est un joli prénom. Tu es étranger ? Le gamin s’était tourné sur le côté, face à la fenêtre. Il semblait vouloir se replier sur lui-même. Je décidais de poursuivre de ma voix la plus aimable et la plus rassurante possible malgré mon état. Ce n’est pas grave. Je comprends ce que tu ressens. Si tu ne veux pas me le dire, je respecte ça. Dis-moi, il y a sûrement des gens qui doivent s’inquiéter de ton absence ? Tes parents ? Tes amis ? Aimerais-tu leur téléphoner et leur dire que tu vas bien ?

- Non.

- Tu es orphelin ? Tu t’es sauvé de chez toi ?

- Non.

- Tu sais, il est très normal d’avoir peur, de se sentir épuisé ou irrité après ce que tu as vécu. L’important c’est de ne pas rester seul et d’en parler avec une personne en qui tu as confiance. Si tu n’as personne, moi je peux t’écouter. C’est mon travail d’aider les enfants comme…

Je m’étais arrêtée au milieu de ma phrase, car ma vision s’était brouillée. Les murs de la chambre donnaient l’impression de se rapprocher et de se refermer sur moi. Ce que j’ai vu ensuite est difficile à croire, à imaginer et même à décrire avec des mots. Je ne saurais dire par ailleurs si ce que j’ai vu à cet instant correspondait à la réalité, à une hallucination ou à un résidu fantaisiste de mon imagination. La pièce avait disparu et avait été remplacée par la vision d’un monde féerique difficile à concevoir pour un esprit rationnel. Cet endroit insolite était baigné par la lumière d’un soleil argenté voyageant très bas à l’horizon. Tout autour de moi s’étalait une forêt de plantes géantes bleue, ocre et jaune tandis qu’une rivière de magma en fusion serpentait doucement en son centre, en direction du sud. Loin au nord, une cité faite de hautes tours effilées montait en ligne droite vers le ciel, comme des doigts métalliques iridescents.

Je n’en croyais pas mes yeux. Ce que je voyais me paraissait si réel, si incroyablement réel. Une brise légère, imprégnée par des effluves inconnus, venait de temps à autre caresser mon visage et chatouiller mes narines. J’entendais également les bruits de la forêt, tantôt légers et sibyllins, tantôt graves et majestueux. Quand la voix synthétique d’un haut-parleur était venue interrompre brusquement cette vision idyllique.

Une profonde mélancolie avait remplacé la fébrilité ressentie durant les derniers instants. Je me réfugiais dans le corridor, prise de vertiges et ne sachant trop quoi faire d’autre. Un médecin, qui passait par là, s’était approché de moi et me soutint le bras. Je levai les yeux vers mon chevalier servant. Je reconnus Chester Davis, une ancienne connaissance. Plusieurs secondes s’étaient écoulées avant que je puisse comprendre ce qu’il me disait.

- Alicia Brickman ! C’est bien toi ? Tu as l’air souffrante. Il avait fait un signe à l’agent secret posté dans le couloir et me força à me reposer un instant sur la chaise et à boire le verre d’eau qu’il venait de m’apporter.

- Ça va Chester. Les vertiges sont partis. Je mentais bien sûr. J’avais juste besoin d’un peu de temps pour reprendre des forces et réfléchir à ce qui venait de se produire. En bon médecin, il vérifiait mes signes vitaux.

Chester Davis n’avait pas changé depuis notre dernière rencontre qui remontait à trois ans. Il était toujours aussi beau et athlétique, en dépit des cernes noirs sous ses yeux. Son teint hâlé, ses cheveux blonds en broussaille et ses yeux pétillants le rendaient irrésistible. Il était séduisant, intelligent, raffiné et bien nanti à tous les points vues. Si vous voyez ce que je veux dire… Que demander de plus ? Dommage qu’il se comportait en goujat avec les femmes après avoir couché avec elles. De l’inquiétude était visible sur le visage de Chester Davis lorsqu’il m’avait adressé à nouveau la parole.

- Ta pression sanguine est basse. Mais ta température et ton rythme cardiaque sont normaux. Je me demande ce qui a provoqué ce vertige. Serais-tu enceinte par hasard ?

- Pas du tout ! Je sentais le sang affluer sous mes joues. Ma carrière commençait tout juste à prendre son envol après plusieurs années de stagnation éprouvante. Avoir un enfant était la dernière chose qu’il me fallait dans ma vie. Autant souhaiter de me casser une jambe. Au moins, une fois le plâtre enlevé, on n’a plus aucun souci à se faire.

- Comme tu voudras. Tu devrais te faire examiner par un spécialiste au cas où ce malaise cacherait quelque chose de plus grave. Je te suggère de prendre rendez-vous avec ma secrétaire. Mon bureau se tr…

- Ce n’est rien, je t’assure. Je me sens beaucoup mieux. Je crois que c’était la chaleur. Il fait horriblement chaud dans cette chambre.

- Au fait Alicia, que fais-tu ici ? Es-tu venue visiter le patient du 408 ? Es-tu toujours psychothérapeute ? Il me souriait de ses belles dents blanches et droites, attendant une réponse à chacune de ses questions. Il avait l’air vraiment content de me revoir. Peut-être gardait-il un bon souvenir de notre petite nuit d’amour?

- Euh…oui. On m’a demandé d’évaluer son état. J’étais en train de lui parler quand je me suis sentie mal.

- Ah…bon. C’est ce que je pensais. Tu sais, le patient du 408, c’est moi qui l’ai examiné à son arrivée. Ce garçon est une véritable énigme médicale. Il a survécu à une grave explosion et il n’a pour ainsi dire rien. Je venais justement voir comment il se portait. Il n’a parlé à personne jusqu’ici. Une vraie tombe. Peut-être est-il muet de naissance ? De ton côté, as-tu appris quelque chose ?

- Non, pas grand-chose, juste son prénom. Il dit s’appeler Igbyr.

- Ce n’est pas un prénom ça. On va fouiller dans nos dossiers et ceux des autres hôpitaux de la région. On ne sait jamais. Peut-être a-t-il déjà été hospitalisé ? Et comment s’en tire-t-il?

- Il est trop tôt pour le dire, Chester. On n’a discuté que deux ou trois minutes. Après ce qu’il a subit, c’est normal. Un événement aussi violent et brutal a tendance à provoquer un traumatisme psychologique sévère chez ceux qui en sont victimes. Cela arrive lorsque nos défenses psychologiques sont débordées face à une situation dramatique.

- À quoi doit-on s’attendre ?

- Il y existe trois phases à ce genre de psychotraumatisme; les réactions immédiates, la période de latence et les réactions tardives. Selon ses symptômes actuels, il en est à la période de latence. Le patient donne l’impression qu’il ne se passe rien, d’être au neutre. Cette phase peut durer selon les cas de quinze jours à un an, des fois plus.

- Si je comprends bien Alicia, on ne craint rien de grave dans l’immédiat ? Il reniflait en parlant et s’essuyait le nez sur les manches de son sarrau blanc. C’était franchement dégoûtant de la part d’un médecin pour qui la propagation des microbes doit être une préoccupation constante.

- Je ne crois pas. Je vais recommander un suivi psychologique très serré à ses parents, si on peut les retrouver ceux-là. Il faudra le surveiller de près. Car la suite est beaucoup moins reluisante; hallucinations, cauchemars, ruminations, souvenirs forcés, tics, etc. J’avais fait une pause afin de me procurer un autre verre d’eau à la fontaine située près du poste de garde. Ma bouche était anormalement sèche et j’avais de la difficulté à déglutir. Il y a aussi les différents blocages potentiels; de fonction, d’affection, de filtrage, de présence, etc. Et là, je ne t’ai pas encore mentionné les symptômes les plus courants; troubles psychosomatiques et psychonévrotiques, anxiété, épuisement, démotivation. Plusieurs de ces symptômes sont répétitifs et surviennent spontanément ou bien répondent à un stimulus quelconque.

- Dans l’immédiat, je dois t’avouer que ce n’est ni sa personnalité ni son esprit qui me préoccupe, mais son métabolisme. J’ai eu les résultats de ses radiographies et de ses analyses sanguines. Il y a quelque chose qui cloche chez ce garçon. Chester Davis, fébrile, avait sorti de sa poche un décongestionnant et l’avait utilisé dans chacune de ses narines. Ses yeux bleus étaient devenus vitreux en une fraction de seconde. Je me demandais depuis combien de temps il utilisait des médicaments contre les sinus. Il était sportif, en excellente santé et réfractaire aux pilules et autres produits chimiques du même genre. Je commençais à croire qu’il avait changé en fin de compte.

- Il y a une minute, tu m’as pourtant assuré qu’il était en bonne santé. J’espère qu’il n’a rien de grave. Tout à coup, avec une nervosité mal dissimulée, il m’entraîna de force vers une salle de consultation voisine. Imaginant le pire, je me préparais à repousser ses avances.

L’endroit contenait un bureau, deux chaises sans accoudoirs, un lit en cuir recouvert de papier, une armoire remplie à craquer de pansements et de médicaments, une lampe fixée et un écran blanc servant à visionner les radiographies. Je constatais avec soulagement que nous étions là pour le travail. Toutes les épreuves photographiques qu’il m’avait présentées alors étaient floues et illisibles. On pouvait lire sur chacune d’elles, inscrit au marqueur rouge en haut à gauche, la mention «garçon du 408».

- Dis-moi ce que t’apprennent ces radios ?

- Que tes patrons devront changer leur équipement ou engager un nouveau radiologue ! Mon mot d’esprit n’avait pas eu l’effet escompté. Au lieu de détendre l’atmosphère, Chester Davis s’était énervé davantage, en proie à une profonde agitation. J’attendais la suite avec intérêt, étonnée de son changement d’attitude.

- Ce n’est pas la machine ou le technicien qui est en cause, crois-moi. Je ne suis ni un débutant ni un idiot. Cela provient du patient. Je ne vois pas d’autre explication à ce phénomène.

- Navrée Chester, je ne voulais pas remettre en cause ton jugement. Je te suggère de te méfier des apparences. C’est ce que m’ont appris cinq années d’études universitaires et sept années de pratique clinique. Il y a souvent une explication simple derrière chaque fait étrange. À cause de leur tempérament, certaines personnes s’emportent un peu trop facilement lorsqu’ils sont confrontés à des phénomènes soi-disant insolites.

- Je comprends tes réticences à propos de ces radiographies. Il pourrait s’agir d’un bris d’équipement, d’un mauvais fonctionnement, d’une erreur de manipulation ou encore d’une pellicule de mauvaise qualité. Ces possibilités m’ont traversé l’esprit, je t’assure. Par précaution, j’ai tout fait vérifier trois fois et les résultats sont demeurés les mêmes. Quelque chose de fondamentalement inhabituel a brouillé la pellicule lors de la prise des radiographies. Et ce n’est pas tout !

- Tu me fais peur, Chester. On se croirait dans un de ces films d’espionnage ridicules. Qu’as-tu découvert de si effrayant ? Avant de me répondre, il avait jeté un coup d’œil à l’extérieur et refermé la porte de la salle de consultation. Sa voix avait pris le ton de la confidence lorsqu’il avait poursuivi.

- Ses tests sanguins indiquent la présence d’enzymes et de protéines inconnues. Tu ne trouves pas ça extraordinaire ?

- Es-tu certain de ce que tu avances ? Je ne connais pas grand-chose en médecine, mais as-tu songé que leur présence dans son sang pourrait être reliée à une maladie ou à un virus ?

- J’ai déjà vérifié cette possibilité. J’ai cherché dans tous les livres de référence de notre hôpital et je n’ai rien trouvé. Par contre, je sais que ces curieuses molécules n’ont rien à voir avec une maladie ou avec un virus. Elles concernent le système immunitaire. Je n’ai pas trouvé à quoi cela rimait, mais j’ai espoir de le découvrir très bientôt.

- Voilà qui est surprenant ? Sans y réfléchir, j’avais utilisé le ton mielleux et rassurant que j’employais avec des patients névrosés.

- Ma chère, Alicia. Ton enthousiasme me renverse. Tu ne sembles pas comprendre la portée de cette découverte. Je le vois dans tes jolis yeux verts. Surtout, ne t’inquiète pas pour moi. Je serai prudent. Avant tout, il me faudra exiger des tests plus poussés et consulter quelques microbiologistes et des généticiens. Des types capables de garder un secret, car rien de ceci ne doit transpirer de cette pièce pour le moment.

Nous nous sommes quittés peu de temps après ces paroles de mises en garde, chacun de notre côté. Chester Davis vers un ascenseur et moi vers la chambre du gamin, la tête pleine de questions et ayant promis à plusieurs reprises de ne rien révéler de notre conversation. Je ne songeais après cette mésaventure qu’à retourner à mon appartement sur Shirland Road et à me détendre dans un bon bain chaud. Comme je ne me sentais pas très bien, je résolus de remettre à la semaine prochaine ma séance de 15h00. Je n’avais pas la tête à écouter les incessantes jérémiades d’une fillette hypocondriaque.

La glace avait été brisée avec Igbyr. C’était un bon début. Mais je devais poursuivre l’entretien pendant qu’il était disposé à me parler. Dans son état de vulnérabilité actuel, si je le laissais faire, il pouvait se fermer au monde extérieur. J’avais du doigté avec les enfants. Avec de la patience et du temps, je pourrais sans aucun doute l’aider à surmonter son traumatisme et à retrouver une vie presque normale. De façon plus égoïste, je désirais découvrir la cause de mon trouble intérieur. En sortant de la salle de consultation, je remarquais que l’atmosphère était chargée d’électricité. Des agents de sécurité couraient dans tous les sens. L’émetteur-récepteur fixé à leur ceinture crachait des informations éparses et des ordres que je ne pouvais distinguer clairement. De retour à la chambre 408, une surprise m’attendait. J’interceptais l’agent du MI5 que je venais d’apercevoir dans le couloir.

- M. Jones ! Où se trouve le patient du 408 ? Des gouttes de sueur perlaient sur son front et son col de chemise, jadis d’un blanc éclatant, était maintenant bien trempé. Il s’était arrêté devant moi, davantage pour reprendre son souffle que par un désir sincère de répondre à mes questions embarrassantes.

- Désolé… Madame Brickman. Il.. n’est plus dans sa… chambre et ses… vêtements ont disparu !

- Peut-être l’a-t-on transféré ? Avez-vous demandé à son médecin traitant ? Il devait lui faire de nouveaux tests. On l’a peut-être amené dans une salle d’examen.

- Oui, j’y ai pensé, mais ce n’est pas le cas.

- Il aura profité d’un moment d’inattention de votre part pour filer.

- Je n’ai pas quitté mon poste un seul instant et personne n’est venu depuis votre départ.

- Ce n’est pas sorcier. Il a ouvert la fenêtre de sa chambre et utilisé l’escalier de secours. Ce pauvre garçon a vécu un grave traumatisme. Il se comporte à présent comme un animal blessé et cherche à retrouver la sécurité de lieux familiers. N’importe qui ferait la même chose dans l’état d’esprit où il se trouve. Je ne vois pas d’autre explication à sa disparition.

- J’ai déjà vérifié cette éventualité. Les chambres de cet étage font parties du secteur psychiatrique de l’hôpital. On y enferme les patients agités lorsqu’ils se présentent à l’urgence. Toutes les fenêtres ont de solides barreaux. Alors, il n’a pas pu fuir par là. Si vous permettez, je dois vous laisser. Je suis chargé de coordonner les recherches et j’ai du pain sur la planche.

- Puis-je faire quelque chose ?

- Vous devriez rentrer chez vous. Ne vous inquiétez pas, nous le retrouverons. Il ne peut pas être loin dans son état. Après tout, ce n’est qu’un gamin !

Le temps de quelques battements de cils, je vis Brian Jones s’éloigner sous les néons du corridor. J’étais sidérée. Comment pouvait-on perdre un enfant de 12 ans qui, de surcroît, était sous calmant ? S’il y avait une chose en particulier que j’avais du mal à supporter dans ce monde, c’était l’incompétence et le mensonge. Il ne pouvait dire la vérité. Cela impliquait trop de questions sans réponses. Je supposais qu’il avait laissé son poste une minute, histoire de se dégourdir les jambes et flirter avec le personnel féminin de l’hôpital. Et il tentait maintenant de dissimuler son erreur, redoutant que sa négligence lui attire des ennuis. Devant la situation actuelle, je décidais de rentrer chez moi.

**

*

Le taxi m’avait déposé devant chez moi, aux mille dix-huit Shirland Road, tout juste après le souper. Compte tenu de la densité de la circulation et des problèmes de stationnement, ce moyen de transport restait le plus pratique et le plus économique de Londres. Le trajet entre le St Bartholomew’s Hospital et mon appartement dans le Brent m’avait paru interminable. Je me sentais fiévreuse et ennuyée par les derniers événements. En cours de route, je tentais de me concentrer sur les paysages urbains et son cortège de lumières. De me laisser envahir par le flot tapageur et continu des véhicules dont les feux arrière, dans la pénombre, se comparaient à des globules rouges irriguant les artères bitumineuses de la ville. Mais rien n’y faisait. Mes pensées revenaient sans cesse à Igbyr.

Mon arrivée dans mon cinq pièces et demie me permit d’oublier un instant l’incident de l’hôpital. Mon appartement, décoré à la mode asiatique avec ses meubles laqués noirs, ses vases blancs et bleus, ses paravents en papier de riz et ses tentures de velours, représentait beaucoup pour moi. Des lampes murales et des chandelles au jasmin complétaient l’ambiance feutrée de mon petit chez moi. Cet appartement était mon havre de paix, mon rempart contre la folie du monde extérieur, une oasis au milieu de l’indifférence générale qui caractérisait une mégapole de plus de dix millions de personnes.

Après un repas frugal à écouter les différents bulletins de nouvelles, je m’offrais le luxe suprême d’un verre de cherry et d’un bain moussant. L’eau chaude et parfumée avait le don de délasser mes muscles endoloris et de faire disparaître le stress quotidien. Le frottement régulier et satiné du savon sur ma peau avait aussi le don de m’émoustiller. Je profitais de ce moment intime pour me caresser doucement, méthodiquement. Bientôt, une agréable chaleur s’insinuait entre mes jambes et dans mon ventre, suivi au bout de quelques patientes minutes par un délicieux orgasme.

L’alcool aidant, je résolus à paresser dans ma baignoire afin de réfléchir. À trente-deux ans, j’avais un boulot formidable et un revenu enviable. J’avais acquis une certaine notoriété comme psychothérapeute juvénile et le respect des gens de mon milieu. Néanmoins, ma vie ne me paraissait pas des plus réjouissante. Je n’avais ni mari, ni enfant, ni passion. Pas même un amoureux ou un prétendant avec qui partager les bonnes choses de l’existence, encore moins d’amants de passage et de tendresse éphémère à mettre sur ma solitude. Et celle-ci pesait lourd sur mes épaules, mais par bonheur, ce sentiment ne durait jamais longtemps, enfin pas très souvent...

Au sortir du bain, nue comme un vers, je m’attardais devant la glace. Mon regard se posa sur le galbe de mes seins, de mes hanches et de mes fesses. Sans être un mannequin, on me disait bien faite et assez jolie. S’il y avait une chose de subjective en ce monde, c’était bien la beauté physique. Les traits réguliers de ma figure ovale et mes yeux pers étaient ce que je préférais le plus chez moi. La couleur de ceux-ci variait du brun foncé au vert clair selon mes humeurs et la lumière du jour. À l’opposé, mon nez, dont la courbure aurait fait pâlir d’envie un skieur alpin, était ce que je détestais le plus dans mon apparence.

Plus tard dans la soirée, des coups répétés s’étaient fait entendre à ma porte. Ma montre indiquait 21h39. Je me demandais qui pouvait venir me déranger à cette heure. J’avais peu d’amis et ceux-ci ne venaient jamais à l’improviste, et encore moins à des heures indues. Cette arrivée inopportune eut tôt fait d’effacer le sentiment de bien-être que m’avait procuré mon bain moussant. Contrariée, j’enfilais un peignoir et me dirigeais dans le vestibule. À travers l’œil magique, j’aperçus un type à la peau sombre imposant tant par sa taille que par son attitude qui patientait sur le seuil. Mon irritation s’était vite transformée en inquiétude à la vue du colosse. L’homme d’origine indienne devait mesurer dans les un mètre quatre-vingt-cinq et peser dans les quatre-vingt-dix kilos, et ne m’inspirait rien qui vaille. Je décidais de ne pas lui ouvrir et de lui parler à travers la porte dont l’épaisseur ne garantissait en rien ma protection. Que pouvait une femme seule d’un mètre soixante et de cinquante-cinq kilos contre un tel monstre ? Devant l’insistance de ses coups, je manifestais ma présence même si au fond de moi j’aurais préféré l’ignorer.

- Qui êtes-vous et que voulez-vous ? Je vous préviens, j’ai une arme ! Par précaution, je m’emparais d’une copie d’un vase Ming à proximité. Mes mains couvertes de bagues tremblaient légèrement.

- Madame Brickman, je suis le détective Harrington, Lewis Harrington.

- C’est ça, et moi je danse nue les soirs de pleine lune.

- Madame Brickman, permettez-moi d’insister. C’est très important.

- Revenez demain. Il est tard. L’homme parut contrarié, mais demeura sur place en dépit de mon refus.

- Allez, Madame Brickman, laissez-moi vous parler. Je vous promets que ça ne sera pas long. C’est à propos du gamin qui s’est enfui du St-Bart’s cet après-midi.

- Vous auriez pu le dire plus tôt. Montrez-moi votre insigne et je vous laisse entrer. Main rien qu’une petite minute, j’allais me mettre au lit. L’homme s’était exécuté lourdement. Son langage corporel n’avait rien à voir avec une personne motivée par des intentions hostiles. J’enlevais la sûreté, rassurée par son insigne de détective. Mon visiteur me fixait d’un drôle d’air. Son menton volontaire pointait dans ma direction avec arrogance, comme s’il m’accusait de quelque chose de grave et de honteux.

- Est-ce toujours ainsi que vous accueillez vos invités ? Je me rendis compte de l’aspect comique de la situation. Car mes mains tenaient toujours le vase chinois. J’esquissais un sourire en le déposant sur son socle. L’odeur musquée d’une lotion après rasage bon marché envahissait désormais la pièce.

- Je suis confuse, détective. Veuillez m’excuser pour cette mise en scène grotesque. Je reçois rarement des visiteurs à cette heure. De nos jours, il est difficile de savoir ce qu’un type a derrière la tête lorsqu’il cogne à votre porte en pleine nuit.

- Je comprends. Je fais toujours cet effet-là aux gens que je rencontre pour la première fois. Mes deux chats, attirés par le bruit, fouinaient dans le vestibule. Une fois la porte fermée, Lewis Harrington s’était baissé et caressait l’animal au pelage fauve qui se frottait sur ses jambes.

- C’est un joli chaton que vous avez là. Le comportement de ces animaux peut nous apprendre beaucoup de choses sur leur maître. Comment s’appelle-t-il ?

- La chatte siamoise sous la table s’appelle Liu et le petit chat de gouttière à vos pieds, c’est Goliath.

- Le robuste guerrier philistin qui a été vaincu en combat singulier par David ? Un nom surprenant pour un si minuscule animal et aurait mieux convenu à un grand danois, vous ne trouvez pas ?

- Je ne voulais pas qu’il se sente diminué par sa taille. Ce nom va lui redonner confiance.

- Je constate que cela fonctionne. Est-il toujours aussi affectueux avec les étrangers ?

- Ce n’est pas un geste d’affection à proprement parler. Il se sert des glandes situées sur les côtés de sa gueule pour vous imprégner de son odeur. Les épais sourcils noirs du détective s’étaient plissés pendant que sa main repoussait le chaton avec fermeté. Mais vous n’êtes certes pas venu ici pour discuter de mes chats. Alors de quoi vouliez-vous me parler ? A-t-on trouvé Igbyr ?

- Non, pas encore. On m’a remis son dossier il y a tout juste une heure. Mes supérieurs m’ont demandé de le retrouver aussi vite que possible.

- Ah oui ? J’ai discuté avec l’agent Brian Jones cet après-midi. N’était-ce pas le MI5 qui s’occupait de son cas ?

- Si je puis me permettre, la brigade antiterrorisme a d’autres chats à fouetter. Le MI5 a sur les bras les restes calcinés d’une Austin 1978, des édifices endommagés, deux douzaines de cadavres méconnaissables et une centaine de blessés. Leurs spécialistes en scène de crime en auront pour plusieurs mois à démêler les morceaux de ce terrible foutoir. Et leurs agents passent actuellement les rues de la ville au microscope, à la manière d’une bande de chiens enragés. Rien ne leur ferait plus plaisir que d’attraper les abrutis qui ont posé cette bombe et je ne donne pas cher de leur peau. Le MI5 n’a donc pas une seconde à perdre avec un jeune morveux.

- Écoutez détective, je n’aime pas que vous traitiez ce gamin de morveux ou de quoique soit d’autre. Les enfants ont droit au respect des adultes. Je vous prierais à l’avenir de faire plus attention à ce que vous dites en ma présence. J’avais retenu de justesse mon envie de le gifler et de le foutre dehors. Il avait repris, une expression sévère sur sa figure.

- Excusez-moi, Madame Brickman. Je n’avais nullement l’intention de vous offenser. J’ai tendance à m’oublier. Je suis moi-même père de six garçons et je les adore.

- Oublions cela. Si vous me révéliez plutôt la raison de votre présence ?

- Voilà, on m’a chargé de retrouver et de ramener le gamin qui s’est enfui du St-Bart’s cet après-midi…

- Ça, vous l’avez déjà dit. Je vous en prie détective Harrington, allez droit au but. Je tombe de sommeil. Je m’obligeais à bâiller.

- Si vous voulez que je vous explique, laissez-moi au moins terminer mes phrases. J’ai interrogé les gens de l’hôpital et selon le docteur Davis, vous seriez la seule personne à qui il s’est confié, est-ce exact ?

- Tout à fait.

- Auriez-vous une idée de l’endroit où il est allé ?

- Je suis resté peu de temps avec lui et on a échangé que quelques phrases. Un malaise m’a obligé à le quitter après cinq minutes. Je sais seulement qu’il se nomme Igbyr.

- Igbyr… Le policier prenait des notes dans son calepin et me regardait à la dérobée. A-t-il mentionné une chose qui nous mettrait sur sa piste ? Le nom d’une personne ? Un endroit ?

- Je ne sais rien de plus, désolée.

- Pour une psy, c’est… comment dire… un peu léger.

- Détective. Vous ne vous attendiez tout de même pas à ce qu’il me récite l’intégralité de l’œuvre de Charles Dickens à sa première consultation ? Je vous rappelle que le pauvre a survécu à une situation d’une violence inouïe. Sachez que le chemin de la guérison est toujours long et ardu pour les victimes d’un tel traumatisme. Cela prend du temps et du doigté. Décidément, cet homme avait le don de me mettre en colère. Une migraine avait remplacé les effets grisants du cherry. C’était sans doute sa lotion après rasage.

- Igbyr… curieux prénom … Ce n’est pas anglais en tout cas. Peut-être est-il étranger ? Cela expliquerait bien des choses.

- Je lui ai posé la question au cours de notre entretien. Igbyr s’est alors retourné comme s’il tentait de me dissimuler ses émotions. J’ai pris cela pour le comportement normal d’une personne en état de choc. Le policier qui me dépassait d’une bonne tête faisait les cent pas dans le vestibule, en proie à une intense réflexion. Son veston gris était froissé et rapiécé sur les coudes. Je me demandais combien gagnait par an un membre de la police londonienne ? Assurément pas beaucoup, à en juger par l’aspect général de ses vêtements.

- Nous devrions commencer nos recherches par là.

- Comment ça nous ?

- Et bien, pour être honnête, j’espérais que vous m’aideriez à le trouver.

- Je ne participe jamais à un travail sur le terrain et je reçois mes patients en consultation privée, uniquement.

- Il ne s’agit pas ici d’une simple fugue. Cette histoire est plus sérieuse qu’il n’y paraît. Je travaille dans le service des personnes disparues depuis huit ans, et je m’y connais dans ce boulot. Cette fois, je n’y arriverai pas seul. Il me faut l’aide d’une spécialiste. Votre connaissance des enfants a une grande valeur. Ensemble, nous formerons une équipe du tonnerre.

- Je suis prête à vous conseiller détective Harrington. Toutefois, il est hors de question de vous suivre partout comme un caniche. Dès que vous aurez retrouvé le gamin, faites-moi signe. Je le recevrai dans mon cabinet. J’avais le sentiment qu’il me cachait des informations. Après quelques secondes de méditation, le policier avait poursuivi sur un ton grave.

- Vous ne comprenez pas bien les enjeux. Ce garçon est un témoin important dans une affaire d’attentat. Je crois qu’il a vu quelque chose et qu’il est terrifié. Cela expliquerait sa fuite de l’hôpital. Une grosse huile des services secrets pense même qu’il serait tout sauf une victime innocente.

- Vous ne suggérez tout de même pas qu’il puisse être mêlé à cette sordide histoire ? Ce n’est qu’un gamin. Il ne peut pas avoir posé la bombe, c’est grotesque.

- Il ne faut présumer de rien. Certains groupes extrémistes n’ont aucun scrupule à utiliser leur famille dans des actes de terrorisme et lors de conflits armés. Ce fut le cas en 1910 durant la guerre civile mexicaine où des femmes et des enfants participaient activement aux batailles. De nos jours, l’utilisation des enfants-soldats est très commune dans plusieurs régions du Moyen-Orient et de l’Afrique.

- C’est tout à fait horrible et scandaleux.

- C’est une question de culture et de croyances. Qui sait comment réagira une nation confrontée durant des années à la famine, à la souffrance, à la haine et à l’oppression ? Le désespoir nous pousse parfois à des extrémités. Appelons ça la bêtise humaine…

- Je n’arrive pas à comprendre que des gens puissent se comporter de façon aussi cruelle envers leur progéniture. Dites-moi pourquoi des bureaucrates du MI5 pensent qu’il est impliqué dans l’attentat du Central Criminal Court. Je suis curieuse de l’apprendre.

- Pour le moment, ils n’ont rien de précis. Leurs enquêteurs en sont toujours à interroger les témoins et à récolter les quelques indices. On ne peut nier toutefois plusieurs faits étranges le concernant.

- D’accord détective, j’accepte de vous aider. Promettez-moi en retour de ne plus utiliser de lotion après rasage. La vôtre me donne la migraine.



Chapitre 2

7 novembre 1986

JOUR 2



Le matin du second jour, les yeux bouffis de fatigue, je m’étais levée vers les sept heures trente. Des rêves sinistres avaient perturbé mon sommeil et je me sentais épuisée. Je me rappelle les avoir inscrits dans le grand cahier que je conservais précieusement dans le tiroir du haut de ma table de chevet. Ce livre à la couverture rigide me servait à noter toutes sortes de choses; des idées, des projets, des impressions, des réflexions personnelles. Il me servait en quelque sorte de journal intime, mais sans les banalités habituelles et, depuis quelques mois, j’y retranscrivais aussi mes rêves afin de les analyser.

Un rêve de la nuit dernière, en particulier, m’avait paru plus extravagant que les autres. Dans celui-ci, je me trouvais dans une église éclairée par des bougies, seule femme parmi un groupe d’hommes vêtus de noir des pieds à la tête. Je me sentais vulnérable, impuissante, telle une brebis devant une meute de loups sur le point de se faire dévorer. Leurs yeux implacables épiaient chacun de mes gestes, chacun de mes mouvements, attendant je ne sais trop quoi et la peur paralysait mes membres. Soudain, un homme entouré d’un halo de lumière argentée avait émergé au centre de la foule et m’observait de ses yeux sombres. J’étais fascinée par lui, d’une manière viscérale et incontrôlable, comme un papillon de nuit attiré par la flamme d’une bougie. Je tentais de le toucher. Dès que ma main l’avait effleuré, son halo devint aveuglant et l’être de lumière s’évapora comme par magie. Je me réveillais à ce moment, tremblante et en larmes.

Je croyais au pouvoir des rêves. Ces messages codés envoyés par notre subconscient durant notre sommeil méritaient qu’on les regarde de près. C’est cette approche thérapeutique que je privilégiais avec mes clients. D’une part, celle-ci me permettait d’aller en profondeur et, d’autre part, elle favorisait chez eux une saine prise de conscience des divers mécanismes internes régissant l’esprit humain.

Si on savait les interpréter correctement, les songes pouvaient nous en apprendre beaucoup sur nos émotions. Or, j’étais convaincue que plus nous en savions sur elles, plus il serait facile, dans une certaine mesure, de les contrôler. Car les émotions humaines n’étaient-elles pas une sorte d’handicap de notre esprit ? Une contrainte perverse de notre raison ? Une nuisance toxique de notre libre arbitre et une maladie pernicieuse de l’âme humaine ? Enfin, c’est ce que je croyais.

Ce matin-là, durant le petit déjeuner, j’avais tenté de comprendre en vain le sens caché de ce rêve troublant. Et mes pensées s’attardaient contre ma volonté sur ce que m’avait raconté le détective Harrington. Ses paroles tournaient et se retournaient sans arrêt dans ma tête. J’estimais que, sans mon aide, les chances du policier de retrouver le gamin étaient faibles. Le bon sens me commandait donc de m’impliquer dans les recherches, car je m’inquiétais pour Igbyr et je ne voulais courir aucun risque inutile. Qui sait comment ce type allait se comporter lorsqu’il le trouverait ? Ou qu’elle folie un gamin en détresse psychologique pouvait faire s’il se sentait pris au piège ?

Mes réflexions étaient interrompues quelques minutes plus tard par des bruits à ma porte. Derrière l’œil magique, Lewis Harrington m’avait présenté son insigne d’un air amusé. Il portait les mêmes vêtements froissés et rapiécés de la veille. Leur aspect négligé tranchait avec son allure générale soignée; cheveux noir grisonnant bien peignés, joues et menton rasés de près, ongles propres et manucurés. Une fois dans le vestibule, ses traits étaient devenus soucieux. Pour ma part, j’étais soulagée de constater qu’il avait omis de mettre de sa lotion après rasage. La nouvelle de ma participation active à l’enquête n’avait pas semblé lui plaire. Pourquoi avait-il changé d’avis à mon sujet ? Il avait pourtant insisté lors de sa visite pour que je l’accompagne. Peut-être, en fin de compte, ne souhaitait-il pas travailler avec moi ? C’était connu, certains hommes se sentent menacés par les psys, et davantage lorsqu’il s’agissait de femmes psys, craignant que leurs comportements soient scrutés à la loupe et analysés. Je me promis de vérifier cette hypothèse dès que l’occasion se présenterait.

Peu après huit heures, la Jensen cabriolet rouge du détective Harrington quittait la façade immaculée de mon appartement dans le Brent, en direction du centre-ville. Nous formions une curieuse équipe. Nous étions à au moins cent lieues du duo classique des romans policiers. Lui, un colosse d’origine indienne dans la cinquantaine avancée et moi, une frêle psychologue de trente-deux ans, en tailleur gris et talons hauts. Dans les circonstances, il était amusant de constater comment un type au physique aussi imposant arrivait à prendre place dans une voiture aussi exiguë. Une fois le détective installé dans son siège, l’espace disponible se limitait à un ou deux pouces, soit tout juste ce qu’il lui fallait pour tourner le volant et accéder à l’embrayage sans frôler la catastrophe durant la conduite. En dépit du comique de la situation, je n’arrivais pas à chasser certaines craintes de mon esprit. Je ne me sentais pas du tout à ma place dans cette histoire. Une enquête policière comportait son lot de dangers, même dans le cas d’un enfant en fugue, et je me demandais si je serais à la hauteur. Je décidais de me faire discrète et de le laisser conduire les investigations. Après tout, c’était lui le spécialiste dans ce domaine.

Comme toutes les agglomérations de plusieurs millions d’habitants, Londres présentait des visages diversifiés, mais à la différence de la plupart des grandes métropoles américaines, la ville offrait un plan assez confus. Or, au cours des siècles de son évolution, les monarques et gouvernants anglais n’avaient pas jugé bon d’imposer de schéma urbanistique qui, par ailleurs, continue de se développer au gré des initiatives privées. Les larges avenues y sont rares alors que les rues étroites, dont le tracé remonte parfois au Moyen Âge, y sont communes. Des tours ultramodernes de verre et d’acier ont été construites dans son cœur historique, y côtoyant du même coup les immeubles rescapés de la Seconde Guerre mondiale. La cité qui s’étend sur à peine 2,5 km y est le symbole même du Central Business District de la ville moderne avec ses banques et ses sociétés nationales et internationales. Tout autour de ce centre névralgique s’étendaient les différents quartiers de la ville - mélange hétéroclite de commerces, de services et de résidences - divisés en deux secteurs opposés: le West End avec ses maisons cossues, ses avenues et ses immenses parcs publics et le East End avec ses édifices délabrés, ses maisons en rangée, ses ateliers réservés aux artistes et ses usines.

Notre recherche d’indices avait débuté par le Soho et son minuscule Chinatown. Je fixais avec une inquiétude grandissante, les types louches adossés aux murs ou assis sur les marches des édifices. Ce quartier était à la fois le plus important de Londres, mais aussi le plus provocateur et le plus excentrique avec sa forte concentration de clubs gais, de magasins sado-maso, de boites de strip-tease et ses sex-shops. Notre investigation s’était poursuivie dans les quartiers défavorisés de l’East End où une minorité asiatique grossissait désormais celle décrite par Charles Dickens à la fin du 19e siècle. L’état de délabrement général et le niveau de pauvreté élevé de ses habitants prouvaient que les programmes de revitalisation des vieux quartiers avaient eu un succès limité, et cela malgré les ressources considérables investies dans les dernières années par les autorités. Plusieurs heures s’étaient écoulées lorsque je me risquais enfin à briser le silence qui s’était installé entre nous depuis notre départ.

- Détective, dites-moi ce qui vous fait croire qu’il pourrait se cacher ici ? Londres est une métropole de plus de sept millions de résidants. Je ne vois pas comment nous arriverons à le retrouver parmi tous ces gens. Le bruit du moteur de la petite voiture était assourdissant. Je lui reposais la question d’une voix plus forte, craignant qu’il ne m’ait pas entendu la première fois. Pourquoi chercher Igbyr dans le East End ?

- Il faut bien commencer quelque part. Des immigrants de plusieurs nationalités y cohabitent depuis des décennies. La plupart d’entre eux proviennent des anciennes colonies : Pakistan, Irlande, Chine, Inde, Chypre, Antilles. Si j’étais en cavale et que j’étais un étranger, c’est là que je me cacherais. Vous saviez que Jack l'Éventreur a tué ses victimes dans Withechapel ?

- Voilà une bonne raison pour que je n’y mette jamais les pieds. Le policier ne prêta pas attention à mes paroles et avait poursuivi avec entrain. De mon côté, je fixais ses mains. Elles étaient grandes et larges comme celles d’un travailleur. Je les imaginais en train de caresser mon corps avec douceur et patience.

- J’adore me plonger dans des enquêtes célèbres. Ça m’apprend à ne pas faire les mêmes erreurs. Les policiers de ce temps-là n’avaient qu’une matraque pour se défendre des criminels. Ils n’avaient pas non plus toutes ces techniques scientifiques pour les aider dans leurs enquêtes. Ils devaient se fier à leur instinct et à leur jugement. J’aurais bien aimé vivre à cette époque. La vie au 19e siècle devait être passionnante. Au fait Alicia, vous saviez que Jack l’Éventreur n’a jamais éventré ses victimes ?


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